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Revue de Presse
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Evene - Art et Internet, La Guerre des Mondes

La guerre des mondes : ART ET INTERNET
Emilie Trochu pour Evene.fr - Juillet 2009

Bien qu'une poignée de riches collectionneurs et d'artistes "starifiés" vivent encore dans un autre monde, le marché de l'art n'est plus aussi hermétique qu'autrefois. Et si certains dénoncent un système de valeur déconnecté de la réalité, le double effet de la révolution numérique, puis de la crise économique a pour effet de changer ses habitudes. Entre virtualité croissante et démocratisation, décryptage d'un nouveau paysage.

 

Pour l'industrie de la musique comme du cinéma, Internet a clairement marqué l'entrée dans un nouveau monde dont le paysage est encore loin d'être défini. Le format mp3, le streaming ou des sites comme MySpace ont définitivement modifié aussi bien l'offre artistique que nos habitudes de consommation ou les moyens de diffusion. Si ce chambardement est plus flagrant pour les biens immatériels, il reste que l'on achète de plus en plus en ligne, que ce soit un vêtement, un téléviseur… ou une oeuvre d'art. Certes le marché de l'art évolue dans des sphères qui ne sont pas accessibles à tous, mais ses acteurs n'en sont pas moins à l'affût pour le développer. Et les grandes maisons de vente se sont engouffrées (rarement avec bonheur) dans la brèche Internet, dès les années 1990. Mais dans ce petit monde feutré, la révolution reste de velours : au sein même du marché de l'art, il y a un monde entre les ventes d'art dit "classé" (avant 1960 environ) et l'art contemporain. Pour le premier, seul le jugement de l'histoire fait loi et il n'est pas envisageable de contourner une expertise que ne permet pas vraiment la virtualité d'Internet. Le second y cède plus facilement, entraînant au passage un changement encore imperceptible dans les critères d'appréciation des oeuvres. Oscillant entre un marché traditionnel, avec ses foires, ses ventes aux enchères et ses expositions institutionnelles et un nouveau territoire dématérialisé sur lequel galeries virtuelles, plates-formes communautaires et sites de vente en ligne cherchent à imposer de nouveaux modèles économiques, l'art et le Net n'ont pas dit leur dernier mot.


La tentation Internet
 

Ce n'est pas un hasard si les plus prestigieuses maisons de vente n'ont toujours rien développé de révolutionnaire sur le web : après le crash de Sothebys.com, d'abord lancé en grande pompe avant de finir hébergé par eBay, Christie's se limite à la retransmission en direct de ses ventes et à la possibilité d'enchérir en temps réel (vente in live). Pourtant, leurs réputations auraient dû faire office de garantie vis-à-vis des acheteurs. Mais la plupart des ventes se font sur place. Les faits montrent que leur méfiance est solide, notamment parce que la virtualité des transactions provoque le doute chez l'acheteur : identification, authenticité, prix aléatoires, opacité du vendeur sont autant de sources d'inquiétude sur le Net. Les acteurs du monde de l'art usent donc aujourd'hui largement d'Internet, mais sans que cela ait fondamentalement modifié la configuration de ce fragile paysage. A peine en a-t-il étendu les reliefs. Les sites des galeries d'art font office de catalogue virtuel et montrent en quelques clics la direction artistique du lieu. Mais la plupart des ventes se font sur place. (1) Idem pour les foires et les salons, tandis que les ventes aux enchères en ligne permettent de diversifier la clientèle et les marchands. Si tout le monde a perçu dès le départ l'opportunité qu'Internet représentait en termes de possibilités de ventes, l'investissement dans l'art, aussi onéreux que subjectif, ne supporte toujours pas la virtualité.


Un pour tous
 

D'autres s'en sont mieux tirés et, portés par l'inscription de nombreuses galeries internationales de renom, proposant des artistes reconnus, inspirent plus confiance. Artnet propose ainsi les photos de Marina Abramovic, 'Happy Christmas', réalisées en 2008, disponibles à la galerie Guy Bärtschi en Serbie ou un Soulages de 1955 chez Hopkins Custot à Paris. Société new-yorkaise présente en Europe, en Chine et en Russie, Artnet est à la fois une base de données, une maison de vente en ligne et un magazine. On y trouve la plupart des artistes contemporains, avec des oeuvres mises en ligne par les galeries et que l'on peut acheter soit en contactant celle-ci, soit dans la prochaine vente prévue. Comme n'importe quelle maison de vente, elle suit les tendances du marché : en plein buzz autour du street art, elle organise du 7 au 23 juillet 2009, une vente d'art urbain réunissant entre autres Jean-Michel Basquiat, Neck Face ou Ronnie Cutrone. Alors que galeries et marchands sont soumis à un éclatement géographique du marché de l'art, Internet leur permet de se regrouper sous une même bannière et d'attirer ainsi le potentiel acheteur connecté.


Terrain virtuellement glissant
 

Cela dit, un Chapman reste un Chapman et dans le monde virtuel, les références rassurantes deviennent indispensables. Même deux décennies plus tard, la situation est paradoxale : alors que le montant des transactions en ligne atteint 50 % de celui des ventes traditionnelles, personne ne semble avoir trouvé le détonateur qui ferait vraiment décoller les flux et le web reste encore le terrain glissant de la législation. (2) Dès les années 1990, les premières ventes aux enchères en ligne défiaient les lois nationales, provoquant des litiges. Encore aujourd'hui, des entreprises comme eBay restent dans la ligne de mire du Conseil de ventes volontaires (l'instance régulatrice des enchères françaises), dont le rôle de courtier permet de contourner la loi. Le livre blanc déposé par le conseil au gouvernement le 23 avril 2009 révèle qu'en moyenne un internaute sur trois a eu des problèmes lors d'une vente et souvent, parce que l'oeuvre achetée était un faux. Mais au-delà des soucis d'identification, Internet soulève un questionnement plus profond : seul face à une création sortie du néant virtuel, sans galeriste pour en parler, sans cote à étudier, sans même un contact visuel, tous les critères habituellement en vigueur pour apprécier la valeur de l'art contemporain disparaissent.   Lire la suite de La guerre des mondes »

Le royaume de la page perso
 

Car si l'entrée principale du marché de l'art reste inaccessible à l'immense majorité des artistes qui travaillent dans l'ombre, la porte de service elle, donne sur un nouveau territoire sans fin. Suivant l'exemple de l'industrie de la musique, les MySpace de l'art fleurissent sur la toile, pour le meilleur et pour le pire. Le site Artisho, créé il y a trois ans par Florent Martineau, biologiste reconverti dans le web, permet à des artistes de mettre leurs oeuvres en ligne gratuitement (jusqu'à six images) et de les vendre aux potentiels intéressés. La principale vocation du site est de soutenir gracieusement les artistes, sans commission, sans publicité, à peine quelques options payantes pour faire vivre son concepteur. En trois ans, celui-ci remarque une progression constante dans les inscriptions, qui atteignent aujourd'hui les 3.000 internautes. Articité, Artismose, Artquid… la plupart des sites fonctionnent sur le même principe de gratuité. Leurs ressources varient en fonction de la publicité sur leurs pages, ou du coût d'abonnement permettant à l'internaute d'avoir plus d'options de présentation de ses oeuvres.


Dévalorisation de l'art

Si c'est l'occasion pour certains talents de vendre des toiles qui n'auraient sans doute jamais franchi le seuil d'une galerie, ces sites contournent néanmoins l'un des fondamentaux du monde de l'art : "C'est à la notion d'expertise en art contemporain, expertise à forte incertitude et à haut risque, que se réfèrent en permanence tous les participants du monde de l'art." (3) Sans experts, l'art devient donc un produit de consommation courante, que le collectionneur achète en ligne comme il le ferait pour une paire de chaussures ou un livre. En d'autres termes, c'est le jugement des pairs et la reconnaissance des acteurs du monde de l'art, puis ensuite du public, qui fait la valeur esthétique d'une oeuvre et donne son statut à l'artiste. A l'extrême opposé de l'élitisme d'un marché "traditionnel", avec ses intervenants habituels, se trouve ici un phénomène de "sur-démocratisation" de l'art qui engendre un magma créatif dans lequel l'oeil avisé se perd. "Un pot-pourri d'artistes du dimanche" comme le décrit Georges Ranunkel, l'un des fondateurs de la galerie virtuelle ArtFloor. Modèle atypique entre ces deux attitudes, elle vend depuis presque dix ans les oeuvres de jeunes artistes à des galeristes, rassurant pour les acheteurs et crédibilisant pour les artistes tout en doublant les avantages : l'absence de murs réduit leurs charges et permet de baisser les prix, tandis que loin d'un bureau, ils ont tout le temps de dénicher de jeunes talents. Elle devient donc un "marche-pied" utile aux artistes pour intégrer une galerie.

Si Artfloor trouve l'équilibre entre ouverture du marché de l'art et filtre nécessaire face à l'avalanche "d'artistes" sachant plus manier la souris que le pinceau, elle ne fait que marquer, par sa solitude, la résistance qu'offre ce milieu à Internet. Paradoxalement, le fait est qu'elle finit par remplir seule ce que devrait être la mission des galeries en général : trouver de jeunes artistes qui vont renouveler l'offre. Mais en ces temps de crise, la prise de risque que nécessitent les audacieuses découvertes se fait rare. Entre niche surévaluée ne concernant que de richissimes collectionneurs et la grande foire anarchique du web, n'y a-t-il pas une place pour une création accessible ET de qualité ? Si rien n'est encore enclenché, il est clair que les métiers du monde de l'art risquent de connaître de profonds changements, pour donner naissance à une équation à plusieurs inconnues.